L'histoire économique du XXe siècle nous a laissé des enseignements qu'il serait imprudent d'ignorer. Parmi eux, l'un des plus frappants concerne l'Union soviétique et son échec agricole monumental. Les immenses fermes collectives (kolkhozes et sovkhozes), planifiées centralement selon les sacro-saints plans quinquennaux, peinaient chroniquement à nourrir la population. Des étendues de milliers d'hectares, équipées de machines modernes, supervisées par des ingénieurs agronomes, échouaient année après année à atteindre leurs objectifs de production.
Pendant ce temps, un phénomène remarquable se produisait à la marge du système : les lopins de terre privés. Ces parcelles minuscules — quelques centaines de mètres carrés concédées aux travailleurs des kolkhozes pour leur usage personnel — affichaient des rendements stupéfiants. Avec seulement 3% de la surface agricole totale, ces jardins privés produisaient environ 30% des fruits et légumes consommés en URSS, et jusqu'à 40% de certains produits comme les pommes de terre.
Le différentiel de productivité était vertigineux : de 1 à 10, voire davantage selon les régions et les cultures. Comment expliquer un tel écart ? Pas par la technologie — les lopins étaient cultivés à la main. Pas par la qualité du sol — c'était souvent le même que celui des fermes collectives voisines. Pas par des connaissances agronomiques supérieures — les paysans appliquaient des techniques traditionnelles.
Non, la différence tenait à un facteur bien plus fondamental : l'intérêt personnel et la liberté d'organisation. Sur son lopin, le travailleur décidait de ce qu'il plantait, quand il le plantait, comment il l'entretenait. Il expérimentait, innovait, optimisait chaque centimètre carré. Et surtout, il récoltait directement le fruit de ses efforts, qu'il pouvait consommer ou vendre sur les marchés kolkhoziens. La connexion entre effort et récompense était immédiate et tangible.
Cette leçon historique, que beaucoup croient réservée aux manuels d'économie, devrait aujourd'hui nous interpeller de façon urgente. Car nous sommes en train de reproduire, dans nos administrations modernes, la même erreur structurelle que les planificateurs soviétiques. Et une révolution technologique — l'intelligence artificielle — est en passe de rendre cette erreur non seulement évidente, mais insoutenable.
Transportons-nous aujourd'hui dans les couloirs d'un ministère français, d'une agence européenne, ou d'un état-major militaire. Observons le quotidien d'un fonctionnaire ou d'un officier de bon niveau. À quoi consacre-t-il l'essentiel de son temps ?
La réponse est à la fois simple et déconcertante : à transformer de l'information. Il collecte des données dispersées dans différents systèmes (souvent incompatibles), les compile, les nettoie, les reformate, les synthétise, et les projette dans un espace compréhensible par un décideur. En termes moins nobles : il fait du coloriage sur PowerPoint.
Certes, c'est une caricature. Mais une caricature qui contient une part substantielle de vérité. Des journées, voire des semaines entières sont consacrées à :
Ce travail est-il inutile ? Non. Est-il nécessaire ? Souvent, oui. Est-il à la hauteur du potentiel intellectuel des personnes qui l'effectuent ? Rarement. Pourrait-il être largement automatisé ? Absolument.
Et voilà où réside le parallèle avec les fermes collectives soviétiques. Tout comme le système kolkhozien mobilisait des ressources humaines considérables pour produire des résultats médiocres, notre organisation administrative moderne mobilise des talents de haut niveau pour effectuer des tâches qui sont, pour une large part, de la transformation mécanique d'information.
Le travailleur du kolkhoze passait 80% de son temps sur la ferme collective et 20% sur son lopin privé. Pourtant, c'était sur ces 20% qu'il produisait l'essentiel de sa valeur ajoutée. De même, un analyste de la fonction publique pourrait probablement créer 80% de sa valeur réelle en 20% de son temps — si on le libérait du reste.
Et voici qu'arrive l'intelligence artificielle. Pas celle des fantasmes de science-fiction, mais celle, bien réelle et déjà opérationnelle, qui excelle dans exactement ce type de tâches : la mise en relation de données disparates, la synthèse d'information, la production de documents structurés.
Le protocole MCP (Model Context Protocol) représente une avancée majeure dans ce domaine. Il permet à des systèmes d'IA de se connecter à de multiples sources de données — bases de données internes, APIs, systèmes documentaires, outils métiers — et d'en extraire, synthétiser, et présenter l'information de façon cohérente.
Concrètement ? Imaginez une IA capable de :
Ce n'est pas de la prospective. C'est disponible aujourd'hui.
Plus impressionnant encore : les approches agentiques. Il ne s'agit plus d'IA qui répondent à des questions ponctuelles, mais de systèmes capables de mener des tâches complexes de bout en bout, de prendre des initiatives, de s'autocorriger, et même de solliciter de l'aide humaine quand nécessaire.
Un agent IA pourrait :
Ce qui prenait trois jours à un chargé d'études peut maintenant se faire en une heure — dont 50 minutes de traitement automatique et 10 minutes de supervision humaine.
Le constat s'impose, aussi brutal qu'incontournable : beaucoup de personnes vont rapidement avoir beaucoup de temps libre. Pas dans dix ans. Pas dans cinq ans. Maintenant. Les tâches qui occupaient 60 à 70% du temps de travail d'un fonctionnaire ou d'un officier sont en train de devenir automatisables. Que faire de ce temps libéré ?
Nous sommes à un carrefour. Deux routes s'ouvrent devant nous, et le choix que nous ferons déterminera l'efficacité de nos administrations pour les décennies à venir.
La première option est celle de la facilité, du conservatisme institutionnel. Elle consiste à maintenir l'organisation actuelle en inventant de nouvelles tâches pour occuper le temps libéré par l'IA.
Cette voie, c'est :
Bref, perpétuer ce qu'on pourrait appeler le "communisme des horaires". On ne planifie plus la production de tracteurs selon un plan quinquennal, mais on impose la présence physique de 9h à 18h, cinq jours par semaine, dans des bureaux, que l'expertise de la personne soit sollicitée ou non. Cette organisation relevait déjà d'une forme de planification collective à l'ère pré-IA. Elle devient carrément absurde à l'ère de l'automatisation intelligente. Car elle revient à gaspiller délibérément la ressource la plus précieuse d'une administration : le temps de cerveau de ses agents les plus qualifiés.
La seconde option est plus audacieuse, plus risquée peut-être, mais infiniment plus prometteuse. Elle consiste à s'inspirer directement de la leçon des lopins soviétiques : déléguer une parcelle de liberté aux travailleurs.
Cette voie impliquerait de :
Concrètement, cela pourrait signifier :
Pour un officier de cybersécurité : être présent à l'état-major deux jours par semaine pour les réunions stratégiques et la supervision d'opérations sensibles, tout en dirigeant par ailleurs une entreprise de conseil en cyberdéfense qui travaille avec des entreprises du secteur privé — et parfois avec l'État lui-même dans le cadre de contrats spécifiques.
Pour un ingénieur de la DGA : consacrer ses matinées aux projets d'armement, et ses après-midis à développer des technologies duales (civiles et militaires) au sein d'une startup qu'il a cofondée, créant ainsi des synergies entre recherche publique et innovation privée.
Pour un analyste du ministère de l'Économie : travailler sur les dossiers prioritaires quand sa compétence spécifique est nécessaire, et consacrer le reste de son temps à des missions de conseil pour des think tanks ou des entreprises, enrichissant ainsi sa compréhension des réalités économiques.
Certains crieront au scandale. "Un fonctionnaire qui travaille pour le privé ! Un militaire qui dirige une entreprise ! C'est incompatible !"
L'histoire économique nous dit exactement le contraire. L'officier ou le fonctionnaire qui peut tirer parti de son expertise sera toujours plus efficace, plus motivé, plus innovant que celui embrigadé dans un système rigide où son temps est alloué sans considération pour sa contribution réelle. Pourquoi ? Pour les mêmes raisons qui faisaient la supériorité des lopins soviétiques :
Le paysan sur son lopin optimisait chaque centimètre carré parce que c'était son jardin. De même, un agent public qui peut valoriser son expertise sur plusieurs fronts optimisera son temps et ses compétences de façon bien plus efficace que ne le ferait n'importe quel gestionnaire de planning centralisé.
Contraint par la petitesse de sa parcelle, le paysan soviétique innovait constamment : rotations de cultures, associations de plantes, techniques de compostage maison. Un fonctionnaire en temps partagé, contraint d'être efficace sur ses plages d'intervention publique, développera des méthodes de travail, des outils, des processus qui bénéficieront à toute son administration.
Un officier qui dirige parallèlement une entreprise de cybersécurité ne "trahit" pas sa mission. Au contraire, il :
Il ne prolonge pas simplement sa mission par d'autres moyens. Il la démultiplie.
Le paysan soviétique se levait à l'aube pour son lopin, alors qu'il traînait les pieds pour aller au kolkhoze. La raison ? Il récoltait directement le fruit de son travail. Un fonctionnaire qui peut bénéficier professionnellement et financièrement de son expertise sera infiniment plus investi qu'un bureaucrate assigné à des tâches dont il ne voit jamais l'impact réel.
Mais allons plus loin encore. Cette transformation ne concerne pas seulement l'organisation du temps de travail. Elle doit s'accompagner d'une refonte profonde du périmètre de l'action publique.
Les administrations devraient se recentrer radicalement sur leur cœur de métier régalien :
Tout le reste — et c'est considérable — devrait être délégué à des entités plus agiles, plus flexibles, plus adaptées à un environnement en évolution rapide.
Pourquoi l'État gère-t-il directement :
Ces fonctions pourraient être confiées à des structures privées, associatives, ou mixtes. Et voici le trait de génie : ces structures pourraient être dirigées précisément par les officiers et fonctionnaires en temps partagé dont nous parlons.
Imaginez :
Un colonel de l'armée de terre, spécialiste de la logistique, qui consacre :
Le gain est triple :
C'est exactement l'inverse du système actuel, où l'armée gère elle-même des cantines avec des militaires surdiplômés, pendant que la logistique stratégique manque parfois de ressources et d'expertise.
Oui, et alors ? Les conflits d'intérêts existent déjà, massivement, dans le système actuel :
La différence, c'est que ces conflits sont cachés, non-régulés, et se matérialisent après coup. Notre système rendrait ces activités transparentes, encadrées, et simultanées, ce qui permettrait justement de mieux les contrôler.
Elle existe déjà. Entre ceux qui se contentent de faire leur temps et ceux qui s'investissent réellement. Entre les jeunes diplômés motivés et les titulaires démobilisés. Entre les hauts fonctionnaires pistonnés et les agents de terrain compétents. Notre système permettrait au moins à la motivation et à la compétence de se manifester et d'être récompensées, plutôt que d'être étouffées par l'uniformité bureaucratique.
Faux. Parce que dans notre système, ils n'ont pas à choisir. Ils peuvent avoir les deux : la mission de service public ET l'aventure entrepreneuriale. La sécurité du statut ET l'excitation de la création de valeur. L'impact collectif ET la récompense individuelle. C'est précisément parce que le système actuel force à choisir que nous perdons nos meilleurs talents au profit du privé.
L'IA, précisément ! Et pour les tâches qui nécessitent quand même une intervention humaine, créons un système plus juste : rémunération supérieure pour les tâches pénibles, rotations courtes, reconnaissance explicite de la contribution. Le paysan soviétique acceptait de travailler au kolkhoze parce que c'était la condition pour avoir son lopin. Créons des systèmes où la contribution aux tâches collectives ouvre l'accès aux opportunités individuelles.
Soyons clairs : cette proposition n'est ni de droite ni de gauche. Elle ne relève ni du libéralisme dogmatique ni du socialisme utopique. Elle relève du pragmatisme historiquement informé. L'histoire économique a tranché : l'autonomie individuelle bat la planification collective. Pas parfois. Pas dans certains secteurs. Toujours. Partout. Les lopins soviétiques écrasaient les fermes collectives. Les entreprises privées surperforment les monopoles publics. Les pays qui ont libéralisé leur économie ont rattrapé puis dépassé ceux qui s'accrochaient au dirigisme. Cette vérité vaut pour la terre comme pour l'intelligence. Pour les tomates comme pour la défense nationale. Pour les kolkhozes comme pour nos administrations.
L'IA ne supprime pas le travail. Elle supprime le prétexte à l'organisation rigide et centralisée du travail. Elle révèle au grand jour l'inefficacité fondamentale des structures qui confondent présence et contribution, temps de travail et valeur créée.
Nous avons le choix entre :
Le premier choix est celui de la facilité à court terme et du déclin à long terme. Le second est celui de la transformation difficile mais nécessaire. Il est temps de cultiver des lopins de liberté dans nos organisations. Pas par idéologie anti-État. Pas par fascination pour le secteur privé. Mais parce que ça marche. Parce que les faits sont têtus. Parce que l'histoire a parlé.
Les jardins soviétiques étaient productifs non malgré leur petitesse, mais grâce à elle. Non malgré leur liberté, mais grâce à elle. Non malgré l'intérêt personnel de ceux qui les cultivaient, mais grâce à lui. Donnons à nos fonctionnaires, à nos officiers, à nos agents publics leurs lopins de liberté. Observons-les se transformer en jardiniers de l'innovation. Et préparons-nous à être surpris par leur productivité. L'alternative, c'est de continuer à gérer l'État comme un immense kolkhoze, en espérant que cette fois-ci, miracle, la planification centrale fonctionnera. Cinquante ans d'histoire soviétique nous disent ce qu'il faut en penser.